🎬 La fabrique de la menace : comment le documentaire d’Arte transforme une coopération réelle en guerre totale
Autopsie d'un dispositif de persuasion : six actes, vingt-huit séquences, une destination.
Le 4 février 2022, Xi Jinping et Vladimir Poutine signent une déclaration conjointe de vingt pages. Trois semaines plus tard, la Russie envahit l’Ukraine. En septembre, l’Iran commence à livrer des drones Shahed à Moscou. En juillet 2023, l’Iran est admis à l’Organisation de coopération de Shanghai. En août, les BRICS s’élargissent.
Le documentaire « Russie, Chine, Iran : la revanche des empires », diffusé sur Arte en mai 2024, utilise ces faits comme matériau. Il documente des exercices militaires conjoints, des transferts d’armes, une intégration énergétique croissante, des convergences diplomatiques. Ces faits sont réels. Le rapprochement entre Pékin, Moscou et Téhéran n’est pas une fiction [2].
Mais le synopsis officiel d’Arte annonce, avant même la première image, trois régimes « qui s’unissent » autour d’une « feuille de route commune » et d’une « stratégie tentaculaire ». Le producteur CC&C précise que leur « objectif commun » est de « mettre un terme à l’hégémonie occidentale » et qu’ils mènent « contre les démocraties une guerre hybride » [2].
Ce n’est pas une hypothèse que le film va tester. C’est un verdict qu’il va déployer. L’unité, l’intention anti-occidentale et la dangerosité du rapprochement sont affirmées avant le visionnage. La page officielle d’Arte distribue déjà les rôles : d’un côté « de nombreux analystes et interlocuteurs de renom », de l’autre « les propos offensifs d’officiels chinois, iraniens et russes, aux intentions désormais clairement affichées » [2].
Cet article examine comment le film procède. Il ne cherche pas à démontrer que le documentaire ment sur les faits. Il documente comment, séquence après séquence, des coopérations réelles mais hétérogènes sont agrégées en bloc homogène, ce bloc est militarisé en machine de guerre, cette guerre est totalisée jusqu’à absorber toute crise intérieure, et cette menace est finalement reliée au « destin de puissance militaire » de l’Europe.
La thèse n’est pas qu’Arte aurait fabriqué les faits. Elle est que le documentaire les organise en une manipulation narrative : une architecture répétitive et cumulative qui ferme progressivement le champ des interprétations et donne au renforcement militaire européen la forme d’une nécessité. Le mot « manipulation » décrit ici une opération sur la perception du spectateur, pas la preuve d’une intention secrète ou d’un ordre politique.
Les séquences examinées ne constituent pas un recensement exhaustif. Une transcription intégrale a identifié environ soixante-quinze propositions structurantes de la voix off. Les quinze séquences retenues, réparties sur l’ensemble des quatre-vingt-quatorze minutes (de la sixième à la quatre-vingt-onzième), sont celles où les mécanismes de transformation des faits apparaissent avec le plus de netteté. Extraites d’une transcription puis contrôlées par visionnage, les citations reproduites ici sont accompagnées de leurs repères temporels. Les marqueurs [transcription] ou [sic] signalent les rares passages où l’audio du documentaire reste incertain [4].
I. Ce que le film établit
Avant d’examiner ce que le film fait avec les faits, il faut reconnaître ce qu’il documente. Le rapprochement entre la Chine, la Russie et l’Iran est réel et significatif :
Coopération militaire. La Chine et la Russie multiplient les exercices conjoints depuis 2014. L’Iran a fourni des drones Shahed à la Russie à partir de l’été 2022, fait confirmé par les gouvernements américain et britannique. Du personnel iranien aurait été déployé en Crimée pour assister les forces russes [3].
Intégration énergétique. La Chine a considérablement augmenté ses achats de pétrole russe depuis 2022 [11]. Les trois pays ont développé des mécanismes destinés à réduire leur exposition au dollar et aux services financiers occidentaux.
Alignement institutionnel. L’Iran a été admis comme membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai le 4 juillet 2023. Les trois pays siègent désormais au sein des BRICS [12] et convergent sur plusieurs votes dans les enceintes multilatérales.
Convergence rhétorique. La déclaration Xi-Poutine du 4 février 2022 affirme une vision commune de l’ordre international. Les trois régimes dénoncent l’unilatéralisme occidental et revendiquent un monde multipolaire [1].
Ces faits justifient qu’un documentaire s’intéresse au sujet. La question n’est pas de savoir si le film documente des réalités. La question est de savoir comment il les transforme.
II. Fabriquer le bloc
Dès les premières minutes, le documentaire ne se contente pas d’exposer des coopérations. Il les agrège en un ensemble cohérent, hostile et psychologiquement homogène. Cette opération se déroule en sept mouvements, tous pris en charge par la voix narrative.
L’agrégation des 52 pays
À 06:34, la voix off affirme : « Le 2 mars 2022, 52 pays sur 193 ne condamnent pas l’agression russe lors du vote de l’ONU. Un silence assourdissant qui rebat les cartes des forces en présence. » Le chiffre de 52 est exact au sens littéral : ces États n’ont pas voté la résolution. La manipulation porte sur l’interprétation que le film en donne. En réunissant cinq votes contre, trente-cinq abstentions et douze non-participations sous l’expression « silence assourdissant », puis en reliant ce total aux « forces en présence », la narration suggère une masse politique cohérente là où le scrutin distingue trois comportements différents. Le vote officiel de l’Assemblée générale sur la résolution ES-11/1 était de 141 voix pour, 5 contre et 35 abstentions [5].
Le choix du camp
À 10:08, après avoir décrit les livraisons de drones iraniens à la Russie, la voix off conclut : « L’Iran a donc clairement choisi son camp. » La coopération militaire, réelle, est immédiatement convertie en appartenance binaire à un camp mondial. Le verbe « choisir » et le déterminant possessif « son » transforment une transaction en allégeance.
La bataille collective
À 13:04, le commentaire évoque la déclaration Xi-Poutine du 4 février 2022 et la présente comme « la bataille collective qu’ils doivent mener contre l’Occident en donnant leur propre définition des droits de l’homme et de la démocratie ». La déclaration sino-russe aborde effectivement les droits de l’homme et la démocratie, mais dans un texte qui invoque aussi les « valeurs communes de l’humanité », défend un ordre international centré sur l’ONU et affirme que chaque peuple doit pouvoir choisir sa trajectoire politique [1]. Le verbe « doivent » et le substantif « bataille » transforment un désaccord diplomatique sur la définition des droits de l’homme en programme offensif. La diplomatie devient un front militaire.
La réécriture des origines
À 19:31, la voix off décrit l’Organisation de coopération de Shanghai comme « un sommet anti-occidental créé en 2001 par la Chine et la Russie pour concurrencer les institutions internationales existantes ». La charte de l’OCS, signée en 2002, met en avant la confiance mutuelle, le bon voisinage, la stabilité régionale et la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme [6]. Elle précise que l’organisation n’est pas dirigée contre d’autres États. L’OCS a progressivement acquis une fonction multipolaire et anti-hégémonique au fil des années 2010. Mais le film prend cette fonction contemporaine et la projette sur l’origine, transformant une coopération sécuritaire régionale en arme anti-occidentale planifiée dès 2001. C’est une téléologie rétrospective : ce qui est devenu partiellement vrai est présenté comme ayant été voulu dès le premier jour.
L’escalade lexicale
À 20:51, la voix off enchaîne : « Les pays réunis autour de Xi Jinping et de Vladimir Poutine vont sceller un nouveau pacte contre l’Occident. » Le mot « pacte » n’est pas neutre. Il évoque une alliance formelle, un engagement contraignant. La réalité décrite est un sommet diplomatique ordinaire de l’OCS à Samarcande. Le mot confère à un sommet multilatéral la cohésion d’un engagement stratégique formalisé.
L’ennemi commun
À 22:09, le tableau est complet : « Jamais les régimes chinois, russes et iraniens n’ont été aussi alignés contre un ennemi commun, l’Occident. » La phrase énonce comme un fait une interprétation maximaliste de l’alignement (« jamais aussi alignés ») et désigne l’ennemi sans ambiguïté. Aucune distinction n’est faite entre les États-Unis, l’Europe, l’OTAN ou les démocraties libérales. L’Occident est une entité unique, et il est l’ennemi.
La psychologisation collective
À 22:27, la voix off ajoute une couche supplémentaire : « Chacun des pays de ce nouvel axe cultive dans son récit national un événement fondateur sur lequel reposerait sa justification de la détestation de l’Occident. » Trois histoires nationales radicalement différentes (les guerres de l’opium pour la Chine, le coup d’État de 1953 pour l’Iran, l’effondrement de l’URSS pour la Russie) sont réduites à une structure narrative identique : un événement fondateur, une détestation commune, une justification de la confrontation. Le conditionnel (« reposerait ») n’atténue pas l’effet : il crée une distance apparente (« ce n’est qu’un prétexte ») tout en maintenant intacte la thèse centrale (« ils détestent l’Occident »). Le procédé feint la prudence tout en consolidant le diagnostic.
Ce que ces sept séquences accomplissent
En vingt-deux minutes, le documentaire a fabriqué une entité politique cohérente. Il est parti de coopérations réelles et les a transformées en un ensemble doté d’un camp, d’un ennemi, d’une psychologie et d’un projet.
Aucune de ces opérations n’est un mensonge direct. Chacune est un déplacement :
Un chiffre agrège des comportements distincts (5 votes contre + 35 abstentions + 12 absences = « 52 pays »).
Une transaction devient une allégeance (« L’Iran a donc clairement choisi son camp »).
Un désaccord diplomatique devient une bataille (« la bataille collective qu’ils doivent mener »).
Une fonction contemporaine est projetée sur une origine (l’OCS de 2001 décrite comme anti-occidentale).
Un sommet devient un pacte (« sceller un nouveau pacte contre l’Occident »).
Trois histoires nationales radicalement différentes deviennent une psychologie commune (la « détestation de l’Occident »).
Ces déplacements ne sont pas aléatoires. Ils vont tous dans la même direction : renforcer l’image d’un ensemble cohérent et hostile. C’est cette directionnalité qui sera testée dans les actes suivants.
III. Transformer le bloc en appareil de guerre
Une fois le bloc fabriqué, le documentaire doit le militariser. Il ne suffit pas d’affirmer que la Chine, la Russie et l’Iran partagent une détestation de l’Occident. Il faut montrer qu’ils constituent une force de frappe unifiée, dotée d’une intention stratégique et d’une capacité de nuisance. Les quatre séquences qui suivent opèrent cette transformation.
L’humiliation comme moteur unique
À 32:52, la voix off énonce une thèse générale : « Chaque néo-empire a son histoire d’humiliation qui se base souvent sur des faits réels mais qui est constamment exagéré, mythifiée, instrumentalisée et parfois même réécrite pour emmener les peuples concernés vers la confrontation avec l’Occident. »
La phrase accomplit trois opérations simultanées. Premièrement, elle réduit trois trajectoires historiques radicalement différentes (les guerres de l’opium pour la Chine, le coup d’État de 1953 pour l’Iran, l’effondrement de l’URSS pour la Russie) à une causalité unique : l’humiliation. Deuxièmement, elle disqualifie cette causalité comme instrumentale (« exagérée, mythifiée, instrumentalisée, réécrite »). Troisièmement, elle désigne la destination commune : « la confrontation avec l’Occident. » La voix off ne décrit pas trois pays qui poursuivent des intérêts distincts pour des raisons historiques complexes. Elle décrit trois néo-empires qui instrumentalisent un passé réel dans le seul but d’emmener leurs peuples vers la confrontation. L’homogénéisation causale est totale. La psychologisation aussi : les régimes n’ont pas de doctrine, ils ont des « humiliations », et leurs peuples ne sont pas des citoyens, ils sont « emmenés ».
La contre-offensive
À 34:51, la voix off poursuit : « Ils enterrent tous deux leurs conflits passés pour faire front commun contre l’influence occidentale et lance[nt] une contre-offensive du groupe de Shanghai [transcription]. » Le vocabulaire est militaire de part en part : « enterrer les conflits » (comme on enterre les armes), « faire front », « contre-offensive ». La création de l’OCS, qui relève de la diplomatie multilatérale, est décrite comme une manœuvre de guerre. L’organisation régionale devient une tête de pont.
La machine de guerre
À 42:10, le documentaire franchit un seuil décisif. La voix off affirme : « Ensemble, ils vont faire de cette entente sino-russe une véritable machine de guerre contre l’Occident. »
Cette phrase est la pièce maîtresse de l’Acte II. Elle n’est pas prononcée par un expert dont le commentaire pourrait être mis à distance. Elle n’est pas attribuée à une source externe dont la responsabilité serait isolable. Elle est assumée directement par la narration [4].
L’expression « machine de guerre » est une métaphore, pas la description d’une institution formelle. Mais la métaphore importe les propriétés d’un appareil intégré (cohérence, direction, coordination et finalité unique) sans démontrer que la relation sino-russe possède ce degré d’intégration. Il n’existe pas de commandement conjoint entre Moscou et Pékin, pas de clause générale de défense mutuelle, pas de doctrine militaire intégrée publiquement connue. Les exercices conjoints existent, la coopération militaire est documentée, mais rien n’établit que la relation fonctionne comme une « machine » au sens où le film l’emploie.
L’attribution à la narration est ici déterminante. Si un expert avait prononcé cette phrase, le débat pourrait porter sur sa compétence ou ses éventuels conflits d’intérêts. Mais c’est le dispositif éditorial lui-même qui l’assume. La critique ne peut pas être déviée vers un intervenant particulier. C’est le film qui parle.
Les pions sont posés
À 50:27, la boucle est refermée : « tous les pions sont posés. L’Iran, la Russie et la Chine se sont rapprochés pour défier l’Occident. Ils forment désormais un triangle stratégique et pragmatique. » La métaphore des « pions » suggère une partie d’échecs planifiée, un jeu à somme nulle dont les pièces auraient été disposées méthodiquement. Mais ce que le film a documenté depuis le début n’est pas un plan. C’est une succession de décisions réactives : la Chine a soutenu la Russie après les sanctions de 2014, l’Iran a vendu des drones après l’invasion de 2022, les BRICS se sont élargis en 2023 dans un processus multilatéral. Présenter cette succession comme un échiquier dont « tous les pions sont posés » transforme une convergence partiellement réactive en stratégie continue. C’est un accomplissement prophétique : la prédiction de Brzezinski en 1997 (que le film cite explicitement à 36:55) est présentée comme réalisée [7], et le récit valide sa propre prophétie.
Une nuance qui ne dévie pas le récit
Le film intègre une contre-pièce. À 35:20, un intervenant déclare : « Le groupe de Shanghai n’était pas anti-occidental à l’époque, il était pro-oriental. Nous avons lentement progressé vers la création d’un système alternatif à l’Occident, pas contre l’Occident au début, mais lorsqu’il a commencé à mener des politiques de plus en plus hostiles, le groupe de Shanghai s’est avéré être de facto contre. »
Cette déclaration contredit partiellement la voix off de 19:31, qui présentait l’OCS comme « un sommet anti-occidental créé pour concurrencer les institutions internationales existantes. » L’intervenant reconnaît que l’hostilité est réactive, non originelle. Il admet une progressivité que la narration efface.
Mais cette nuance intervient seize minutes après le cadrage initial. La voix off a déjà posé le verdict. L’intervenant ne le corrige pas frontalement ; il le nuance dans une séquence que la narration n’intègre pas à sa propre démonstration ultérieure. À 50:27, la voix off est revenue à la métaphore des « pions posés » sans mentionner la progressivité défensive évoquée par l’intervenant. La question n’est pas de savoir si le film contient une nuance. Elle est de savoir si cette nuance structure le récit ou si elle est absorbée par lui. Ici, la seconde dynamique l’emporte.
Ce que ces quatre séquences accomplissent
En vingt minutes supplémentaires, le documentaire a transformé le bloc en machine de guerre.
L’humiliation devient le moteur unique de l’histoire (trois trajectoires distinctes, une seule causalité).
La diplomatie devient une contre-offensive (« faire front commun », « contre-offensive du groupe de Shanghai »).
La coopération sino-russe devient une « machine de guerre contre l’Occident », formule assumée par la narration elle-même.
L’ensemble est présenté comme l’accomplissement d’une prophétie (Brzezinski 1997, les « pions sont posés »).
Le glissement lexical est spectaculaire. En cinquante minutes, le vocabulaire est passé du registre diplomatique au registre militaire total :
Sommet → pacte → front commun → contre-offensive → machine de guerre → pions posés
Chaque mot prépare le suivant, et le suivant ne peut être prononcé que parce que le précédent a été accepté. C’est une escalade sémantique qui construit, degré par degré, la légitimité du diagnostic le plus dur.
IV. Totaliser la menace
Le bloc est fabriqué. Il a été militarisé en machine de guerre. Il faut maintenant étendre cette guerre à tous les domaines du réel. C’est l’opération la plus ambitieuse du documentaire : transformer une confrontation géopolitique circonscrite en menace totale, omniprésente, qui ne laisse aucun espace neutre.
Tous les fronts, visibles et invisibles
À 51:23, la voix off ouvre la séquence la plus englobante du film : « Dès la fin des années 1990, les trois puissances ont déjà commencé à unir leurs forces sur d’autres terrains à travers une guerre hybride contre l’Occident qui va se jouer sur tous les fronts, visibles et invisibles [sic] en même temps. L’objectif ? Semer le chaos dans les démocraties. »
La formule « tous les fronts, visibles et invisibles » est une opération de totalisation. Elle étend la guerre au-delà du militaire vers l’informationnel, l’économique, le financier, le cybernétique, le politique, le social et le psychologique. Il n’y a plus de domaine qui ne soit pas un front. Il n’y a plus d’activité qui ne soit pas une opération. Le commerce est un front. La diplomatie est un front. L’information est un front. Tout est guerre.
Un objectif unique : le chaos
À 51:33, la voix off répond à sa propre question : « L’objectif ? Semer le chaos dans les démocraties. » Une phrase. Sept mots. L’intégralité des politiques étrangères chinoise, russe et iranienne est ramenée à une intention unique : le chaos.
Or ces trois pays poursuivent aussi des intérêts commerciaux, diplomatiques, énergétiques et de prestige qui n’ont rien à voir avec le désordre des démocraties occidentales. La Chine veut sécuriser ses routes d’approvisionnement, la Russie veut préserver ses zones d’influence, l’Iran veut sortir de l’isolement diplomatique. Réduire cette complexité à « semer le chaos » n’est pas une simplification. C’est une attribution d’intention qui transforme des politiques étrangères ordinaires en programme de destruction. La totalisation des moyens est doublée d’une totalisation des fins : non seulement tout est un front, mais tout front vise le même but.
Le premier front : l’information
À 53:26, la voix off précise : « Le premier front sur lequel les trois pays convergent est la guerre de l’information. » Suit une énumération : « Des médias internationaux pratiquement dans toutes les langues. Des équipes de cyberguerriers qui mènent au quotidien le combat sur le territoire de l’ennemi au cœur des systèmes de l’information [transcription] et des robots informatiques, des trolls et influenceurs en ligne qui relaient la propagande sur les réseaux sociaux occidentaux. »
Cette énumération agrège des phénomènes de nature très différente. Les médias internationaux (RT, CGTN, PressTV) sont des organes de presse étrangers dont la nature éditoriale est distincte de celle d’une cyberattaque. La liste place sur le même continuum des instruments qui n’ont ni la même nature ni le même degré de coercition : média d’État, propagande coordonnée, influenceur aligné, manipulation inauthentique et cyberattaque. La juxtaposition efface ces différences.
La validation par l’expert
À 53:59, un intervenant prend le relais : « C’est une guerre permanente entre la Chine et les États-Unis, entre l’Iran et les États-Unis, entre la Russie et les États-Unis et entre les trois pays de cet axe de la désinformation et différents régimes démocratiques. Mais une guerre qui pour l’essentiel est en deçà de notre perception, qui pour l’essentiel est une guerre mondiale sans fumée. »
Le concept de guerre totale n’est plus seulement énoncé par la narration. Il est validé par un expert qui ajoute deux dimensions : la permanence (« guerre permanente ») et l’invisibilité (« en deçà de notre perception », « sans fumée »). La voix off a posé le cadre ; l’intervenant le renforce en y ajoutant l’autorité de l’expertise. La guerre n’est pas seulement totale et hybride. Elle est permanente, invisible, et déjà en cours sans que le spectateur en soit pleinement conscient. L’effet produit est double : inquiéter (la menace est partout) et sidérer (elle est indétectable).
La formule qui brouille les critères
À 01:01:47, la voix off prononce la phrase qui verrouille tout l’édifice : « La Russie, la Chine et l’Iran mènent aujourd’hui ensemble ou séparément une guerre hybride totale contre les régimes démocratiques. »
Cette phrase est la pièce maîtresse de l’Acte III. Elle ne se contente pas d’énoncer une thèse. Elle la rend structurellement impossible à réfuter.
L’expression « ensemble ou séparément » absorbe trois réalités distinctes dans une même catégorie. L’action coordonnée (des exercices militaires conjoints planifiés de longue date), la convergence parallèle (deux pays qui poursuivent des politiques similaires sans se consulter) et la politique autonome (un pays qui agit seul dans son intérêt national) deviennent trois manifestations interchangeables d’une même guerre. Si les trois pays coordonnent une opération, c’est la preuve de l’axe. S’ils agissent séparément, c’est encore la preuve de l’axe. S’ils poursuivent des intérêts divergents, ces divergences sont présentées comme différents fronts d’une même guerre. Si un quatrième pays les soutient ponctuellement, il devient une extension du système.
Le mot « guerre » ne décrit plus une coordination observable entre des acteurs identifiés. Il devient une machine interprétative capable d’absorber n’importe quel comportement hostile à l’Occident, qu’il soit coordonné ou non, intentionnel ou non, militaire ou non. La formule rend la thèse centrale du documentaire invulnérable à la contradiction factuelle : une action coordonnée la confirme, mais une action séparée peut également lui être rattachée, sans que les critères permettant de distinguer stratégie commune, convergence parallèle et politique autonome soient définis.
Le transfert d’autorité
Immédiatement après, à 01:02:00, la voix off ajoute : « En 2023, la CIA et les services de renseignement d’une dizaine de démocraties occidentales placent ces trois régimes autoritaires au sommet de la liste des menaces les plus inquiétantes. »
L’invocation des services de renseignement fonctionne comme un transfert d’autorité. Le spectateur n’a pas accès aux pièces sur lesquelles la CIA fonde son classement. Il ne peut pas vérifier la méthodologie, le périmètre, les critères. Mais l’autorité de l’institution est mobilisée pour clore le débat. Ce n’est plus le documentaire qui affirme que la menace est totale. Ce sont « la CIA et les services de renseignement d’une dizaine de démocraties occidentales » qui le confirment. La boucle est fermée : la narration a énoncé la thèse, l’expert l’a validée, les services secrets la certifient.
Ce que ces cinq séquences accomplissent
En dix minutes, le documentaire a fait de la guerre le principe organisateur de la réalité internationale :
Il est parti d’une confrontation circonscrite (la guerre en Ukraine, les sanctions, les exercices conjoints) et l’a étendue à tous les domaines : militaire, informationnel, économique, cybernétique, politique, social, psychologique.
Il a effacé la distinction entre guerre et paix au profit d’un continuum de menace permanente et invisible.
Il a rendu la version forte de sa thèse difficile à falsifier grâce à « ensemble ou séparément », formule qui absorbe coordination et autonomie dans une même catégorie.
Il a validé l’ensemble par transfert d’autorité aux services de renseignement (« la CIA et les services secrets d’une dizaine de démocraties occidentales »).
La progression depuis l’Acte I est nette. Au début du film, la question était : ces trois pays coopèrent-ils ? À la fin de l’Acte III, la question est devenue : dans quelle mesure cette guerre totale et invisible vous a-t-elle déjà atteint sans que vous le sachiez ? Le glissement n’est pas seulement argumentatif. Il est perceptif. Le spectateur n’est plus invité à examiner des faits. Il est placé dans un monde où tout fait est déjà un front.
V. Absorber les crises intérieures
La guerre est désormais totale. Tous les domaines sont des fronts. Mais il reste un problème : que faire des crises qui surviennent à l’intérieur des démocraties et qui n’ont manifestement rien à voir avec la Chine, la Russie ou l’Iran ? L’Acte IV répond à cette question en rendant l’ennemi responsable des divisions internes de l’Occident. C’est l’opération la plus subtile du documentaire : non plus étendre la menace vers l’extérieur, mais la faire pénétrer à l’intérieur des sociétés démocratiques, jusqu’à rendre indistinguables les causes endogènes et les causes exogènes des crises.
La séquence suédoise
À 01:04:40, le film bascule vers la Suède. Un militant d’extrême droite brûle un Coran devant l’ambassade de Turquie à Stockholm. La voix off précise qu’il est « filmé par un journaliste affilié au réseau prorusse qui aurait financé l’opération » [13]. Un intervenant décrit la scène comme une « mesure active » russe : « amplifier la perception d’actes contre les musulmans en organisant une mise en scène d’un Coran brûlé par un Suédois devant l’ambassade de Turquie. » Dès le lendemain, la Turquie annonce ne plus soutenir l’adhésion de la Suède à l’OTAN.
L’affaire peut constituer un cas réel d’opération d’influence. Le problème n’est pas l’invraisemblance de l’opération elle-même. Il est dans ce que le montage en fait ensuite.
À 01:08:14, la voix off enchaîne : « Les conséquences de ces mesures actives russes ne se feront pas attendre. » Immédiatement, le film montre un attentat islamiste contre des supporters suédois. Le raccord suggère une chaîne causale : opération russe → divisions → attentat. Une succession temporelle est présentée comme une causalité démontrée. Le spectateur n’a pas le temps de se demander si l’attentat aurait eu lieu sans l’opération russe, si d’autres facteurs ont joué, si le lien est direct ou médiatisé. Le montage a déjà répondu.
C’est une compression causale. Le documentaire ne ment pas sur les faits : l’autodafé a eu lieu, le journaliste était affilié à un réseau prorusse, l’adhésion à l’OTAN a été bloquée, un attentat a suivi. Mais en les enchaînant sans distance critique, il crée une causalité que les faits, pris séparément, ne démontrent pas. Le post hoc narratif (après cela, donc à cause de cela) est l’un des procédés les plus efficaces du genre documentaire, précisément parce qu’il n’a pas besoin d’être énoncé pour opérer. Le montage suffit.
Tout ce qui fragilise
À 01:07:52, un intervenant énonce un principe qui étend considérablement la portée de la démonstration : « parce que tout ce qui fragilise les démocraties renforce en retour les régimes autoritaires. »
Cette phrase est un point critique du film. Elle permet de reclasser presque toute crise intérieure comme un effet ou un bénéfice de l’ennemi. Un mouvement social ? Il fragilise la démocratie, donc il renforce Pékin, Moscou et Téhéran. Une défiance envers les institutions ? Même mécanisme. Un attentat terroriste ? Idem. Poussée à sa conséquence logique, cette formule pourrait englober des mouvements sociaux, la défiance politique, la polarisation ou d’autres crises endogènes.
Ce syllogisme n’est pas faux au sens strict. Il est absorbant. Il rend l’ennemi copropriétaire de toutes les difficultés occidentales, sans avoir à démontrer son implication dans chacune d’elles. Les causes endogènes (inégalités, corruption, mal-gouvernance, crises de représentation) disparaissent derrière une causalité géopolitique générale. Le spectateur n’est plus invité à se demander si les démocraties produisent elles-mêmes leurs propres fragilités. Une crise d’origine interne peut ainsi être réinscrite dans le bilan stratégique de l’affrontement, au risque de déplacer l’attention de ses causes propres vers son exploitation géopolitique.
La guerre à mort
À 01:07:57, le même intervenant conclut : « La guerre de l’information, c’est une guerre à mort entre les régimes démocratiques et les régimes autoritaires. »
La formule « guerre à mort » clôt l’Acte IV sur une note d’irréversibilité. Une guerre ordinaire peut se terminer par un traité, un cessez-le-feu, une négociation. Une guerre à mort ne peut se terminer que par la disparition de l’un des deux camps. La formule ne laisse aucune place à la coexistence, à la diplomatie, à la désescalade. Elle transforme une rivalité géopolitique en lutte existentielle.
Ce que ces quatre séquences accomplissent
En moins de cinq minutes, le documentaire a fait de l’ennemi le copropriétaire invisible de toutes les fragilités occidentales :
Une opération d’influence (réelle ou présumée) est reliée par le montage à un attentat, sans que la causalité soit démontrée.
Un principe général (« tout ce qui fragilise les démocraties renforce les régimes autoritaires ») permet d’attribuer à l’axe tout dysfonctionnement interne.
La « guerre à mort » exclut toute issue autre que la défaite d’un camp.
L’effet est double. Sur le plan analytique, le film rend impossible la distinction entre ce qui relève de l’action adverse et ce qui relève des dynamiques propres aux sociétés démocratiques. Sur le plan émotionnel, il installe un sentiment d’encerclement : l’ennemi n’est plus seulement aux frontières, il est à l’intérieur, dans les divisions, dans les crises, dans les doutes. La totalisation de la menace est achevée. Elle n’est plus seulement spatiale (tous les fronts) et temporelle (permanente). Elle est désormais interne.
VI. Donner un plan à l’histoire
L’ennemi est partout : à l’extérieur, à l’intérieur, dans tous les domaines, à toutes les échelles. Mais il manque encore une pièce au dispositif. Une menace totale, permanente et interne n’est qu’un danger diffus. Pour justifier une réponse, il faut lui donner une direction, une intention, un plan. L’Acte V transforme le chaos en programme.
La déstabilisation des institutions
À 01:13:04, la voix off étend la menace à l’architecture même de l’ordre international : « Cette nouvelle coalition contre les démocraties parvient même à déstabiliser les plus hautes institutions internationales. » L’adverbe « même » signale un franchissement de seuil. Les démocraties n’étaient que les premières cibles. Désormais, ce sont les institutions qui encadrent les relations entre États (l’ONU, ses agences, les organes multilatéraux) qui sont atteintes. Plus aucun espace n’est neutre. Même les lieux conçus pour organiser la coexistence sont devenus des fronts.
Le monde parallèle
À 01:19:16, la voix off formule le concept le plus englobant du documentaire : « En plus de créer le chaos dans les pays démocratiques et de neutraliser les valeurs universelles des droits de l’homme, ce nouvel axe de pays autoritaire mené par la Chine est en train d’organiser un véritable monde parallèle alternatif au monde occidental. »
La notion de « monde parallèle » est une opération de binarisation. Elle divise la planète en deux réalités étanches : le monde occidental et son double hostile. Elle efface les chevauchements, les ambivalences, les multi-alignements. L’Inde, qui est simultanément membre du Quad avec les États-Unis et de l’OCS avec la Chine, n’existe pas dans ce schéma. Les pétromonarchies du Golfe, alliées de sécurité de Washington mais partenaires énergétiques de Pékin, n’existent pas. Le « monde parallèle » est une simplification qui transforme une réalité multipolaire en face-à-face binaire.
La première étape du plan
À 01:19:42, la voix off passe de la description à l’attribution d’intention : « Fin août 2023, c’est lors du sommet des BRICS de Johannesburg qu’ils vont concrétiser la première étape de leur plan. »
Le mot « plan » est décisif. L’élargissement des BRICS avec l’invitation adressée à six États (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Iran, Égypte, Éthiopie, Argentine) [12] est une décision multilatérale prise par consensus entre des pays aux intérêts très divergents. En la présentant comme « la première étape de leur plan », la voix off transforme une dynamique institutionnelle complexe en séquence coordonnée par deux acteurs : la Chine et la Russie. L’autonomie du Brésil, de l’Inde et de l’Afrique du Sud dans le processus est effacée. Ils deviennent des instruments d’un plan qu’ils n’ont pas conçu.
Taïwan comme preuve
À 01:24:49, la téléologie devient prospective : « Pour la Chine, l’enjeu est de taille car cet espace alternatif l’immuniserait contre les sanctions occidentales dans le cas d’une annexion de l’île de Taïwan. »
L’hypothèse est plausible. La Chine se prépare effectivement à différents scénarios concernant Taïwan, et la construction d’une infrastructure financière alternative [16] peut servir cet objectif. Mais la voix off ne la présente pas comme une hypothèse parmi d’autres. Elle la présente comme la motivation certaine de toute la politique financière chinoise. Le film privilégie cette fonction stratégique sans exposer clairement le degré de certitude de l’hypothèse ni les autres motivations possibles de la dédollarisation chinoise.
L’objectif commun attribué
À 01:25:27, la voix off achève la construction : « En créant un monde parallèle à l’abri des sanctions et en forgeant des coalitions toujours plus vastes, l’objectif pour la Chine, la Russie et l’Iran est de pouvoir enfin mener à bien leurs ambitions respectives sans se soucier des conséquences éventuelles. »
La phrase prête aux trois régimes un objectif commun (« mener à bien leurs ambitions respectives ») sans citer de source primaire. Elle transforme des politiques étrangères distinctes en programme unique. Elle efface le fait que ces trois pays ont aussi des ambitions contradictoires (la Russie et l’Iran sont concurrents sur le marché de l’énergie, la Chine et la Russie ont des intérêts divergents en Asie centrale, l’Iran et la Chine n’ont pas la même vision de l’ordre régional au Moyen-Orient). L’attribution d’une intention collective unifiée est l’aboutissement logique de la chaîne : après avoir fabriqué le bloc, l’avoir militarisé et totalisé, le documentaire lui donne un plan.
Des nuances qui ne changent pas le plan
Le film intègre des contre-pièces réelles. Il mentionne le coup d’État de 1953 en Iran et le soutien américain au Shah (22:47-25:00) [15]. Il reconnaît que la décision de Trump de retirer les États-Unis du JCPOA [14] a « rapproché les trois dirigeants » et « plus que jamais accéléré leur coopération » (49:54-50:15). Un intervenant admet à 01:29:49 que « les coalitions peuvent donc être flexibles » et que la Chine courtise l’Europe pour la « faire sortir du bloc occidental. »
Ces nuances existent. Elles empêchent de qualifier le film de récit entièrement manichéen ou amnésique. Mais elles n’inversent pas la direction du récit. Le coup d’État de 1953 est présenté comme un déclencheur historique lointain, pas comme une cause toujours active. La décision de Trump est décrite comme un accélérateur, pas comme une responsabilité occidentale structurelle. La flexibilité des coalitions est immédiatement recadrée comme une menace supplémentaire : la Chine tente de détacher l’Europe du bloc occidental. Les nuances sont intégrées sans jamais inverser la direction du récit.
Ce que ces cinq séquences accomplissent
En une dizaine de minutes, le documentaire a doté la menace d’un projet :
Il a binarisé le monde en deux blocs étanches (« monde parallèle alternatif »).
Il a réécrit des décisions multilatérales en étapes d’un plan sino-russe (l’élargissement des BRICS comme « première étape de leur plan »).
Il a interprété toute la politique financière chinoise comme préparation à l’annexion de Taïwan, sans exposer le degré de certitude de l’hypothèse.
Il a attribué aux trois régimes un objectif commun sans citer de source primaire (« mener à bien leurs ambitions respectives »).
Les contre-pièces existent (coup d’État de 1953, retrait américain du JCPOA, flexibilité des coalitions) mais ne dévient pas la trajectoire. Elles sont intégrées, mais le plan reste intact.
La chaîne est désormais presque complète. Le bloc a été fabriqué (Acte I). Il a été militarisé (Acte II). La guerre a été totalisée (Acte III). Les crises intérieures ont été absorbées (Acte IV). Un plan lui a été attribué (Acte V). Il ne reste plus qu’à désigner la réponse.
VII. Produire la mobilisation
La chaîne est presque complète. Le bloc a été fabriqué, militarisé, totalisé. Les crises intérieures ont été absorbées. Un plan a été attribué. Il ne reste qu’une opération : transformer ce diagnostic en prescription.
Le destin de puissance militaire
À 01:31:33, après quatre-vingt-onze minutes d’accumulation, la voix off énonce la conclusion : « Alors que le soutien des États-Unis à l’OTAN pourrait connaître des soubresauts et que l’Europe pourrait se retrouver seule à soutenir l’Ukraine contre la Russie, l’Union européenne est plus que jamais confrontée à son destin de puissance militaire. »
Le mot « destin » est le point d’aboutissement du dispositif rhétorique. Un destin n’est pas un choix. Il n’est pas une option parmi d’autres. Il est une fatalité que l’on peut retarder mais pas éviter. Après avoir construit la menace comme totale, permanente, interne et planifiée, la voix off peut se permettre de présenter le réarmement non comme une décision politique mais comme une nécessité historique. Le spectateur n’est pas invité à débattre de l’opportunité d’une Europe puissance militaire. Il est informé que cette puissance est son destin.
L’entonnoir de solution
À 01:31:51, un intervenant déploie la chaîne pratique : « Si Poutine devait gagner cette guerre parce que nous, Européens et Américains, ne soutenons plus l’Ukraine... » La phrase n’est pas achevée dans la transcription, mais le contexte et les interventions suivantes lèvent toute ambiguïté : elle appelle au maintien du soutien militaire à l’Ukraine. Un deuxième intervenant relaie : l’Europe doit être « capable de se défendre et de se faire respecter. » La séquence fonctionne comme un entonnoir de solution : soutien à l’Ukraine → risque de victoire russe → nécessité de se défendre → obligation de se faire respecter. Chaque maillon rend le suivant plus difficile à contester. Si vous acceptez le premier (soutenir l’Ukraine), vous êtes conduit au dernier (la puissance militaire).
Une deuxième voie, à sa place
Le film n’est pas exclusivement militaire. Un intervenant ajoute une « deuxième façon » : « Nous réinvestir dans nos démocraties » et reformuler des valeurs universelles. Il serait inexact d’écrire que le documentaire ne propose qu’une réponse armée.
Mais cette deuxième voie occupe une position structurellement subordonnée. La prescription militaire est énoncée par la voix off, qui est la voix du dispositif éditorial. L’appel démocratique est énoncé par un intervenant, qui est une voix parmi d’autres. La hiérarchie des énonciateurs reflète la hiérarchie des prescriptions : la puissance militaire est le destin de l’Europe ; le réinvestissement démocratique est une suggestion complémentaire. Les deux ne pèsent pas le même poids.
Ce que l’Acte VI accomplit
La destination du film est désormais visible. Le documentaire a construit une chaîne narrative complète :
Coopérations réelles → bloc homogène → machine de guerre → guerre totale → absorption des crises → plan coordonné → mobilisation
Chaque acte a rendu le suivant possible. Aucun n’était suffisant seul. Leur accumulation les rend difficiles à contester : pour réfuter la conclusion militaire, il faudrait réfuter non pas une séquence, mais l’architecture entière.
Le documentaire ne se limite pas à informer sur un rapprochement géopolitique. Il organise ce rapprochement en une progression qui conduit le spectateur d’un constat (ils coopèrent) à une prescription (nous devons nous armer). Ce n’est plus un simple enchaînement de faits. C’est l’effet structurel de leur organisation.
VIII. Arte comme spécimen
Le documentaire « Russie, Chine, Iran : la revanche des empires » n’est pas un cas isolé. Il appartient à un écosystème.
En juin 2026, un autre article de cette série analysait un segment de trente minutes du Club BFM consacré à l’Ukraine. Quatre intervenants : trois sans aucune expertise militaire ou diplomatique, un lieutenant-colonel hors service depuis vingt et un ans. Six mécanismes de convergence narrative documentés. Aucun besoin d’ordres : les intervenants partageaient les mêmes sources, les mêmes catégories, les mêmes frontières de l’acceptable. Le résultat était un récit unique produit par un plateau qui n’avait pas reçu de consigne.
Un autre article examinait la concentration du paysage médiatique français et établissait que cinq propriétaires contrôlent environ soixante-quinze pour cent de l’audience nationale [19]. Un autre encore analysait le parasitage narratif autour d’une fuite d’eau à Clichy : deux comptes, quarante-quatre minutes d’intervalle, cinq milliards d’euros d’enjeux masqués par un tweet. La méthode était la même : l’analyse de la transcription comme outil de démonstration, l’architecture narrative comme objet d’analyse, la convergence sans commandement comme mécanisme central.
Le cas Arte ne démontre pas que les récits médiatiques convergents seraient commandés par un centre unique. Il fournit un spécimen supplémentaire d’un mécanisme déjà observé ailleurs : mêmes catégories stratégiques, mêmes autorités de validation, même extension de la menace et même resserrement du champ des réponses. La comparaison entre ces cas ne prouve pas leur coordination. Elle permet de tester la récurrence de leurs procédés.
IX. Conclusion
Le documentaire « Russie, Chine, Iran : la revanche des empires » ne fabrique pas les faits. Le rapprochement entre Pékin, Moscou et Téhéran est réel : exercices militaires conjoints, transferts de drones, intégration énergétique, alignement institutionnel. Ces faits sont documentés. Ils justifient qu’un documentaire s’intéresse au sujet.
Mais le film ne se contente pas de les documenter. Il les organise en une architecture qui, séquence après séquence, transforme des coopérations réelles mais hétérogènes en menace totale, cohérente et planifiée.
Cette architecture a été démontée en six actes.
Acte I : le film agrège des comportements distincts (votes contre, abstentions, absences) en un bloc homogène doté d’un camp, d’un ennemi et d’une psychologie commune.
Acte II : il militarise ce bloc, transformant la coopération sino-russe en « machine de guerre contre l’Occident », formule assumée par la narration elle-même.
Acte III : il totalise la menace, étendant la guerre à tous les domaines et la rendant structurellement difficile à falsifier grâce à la formule « ensemble ou séparément ».
Acte IV : il absorbe les crises intérieures des démocraties dans la guerre hybride, rendant l’ennemi copropriétaire invisible de toutes les fragilités occidentales.
Acte V : il attribue à cet ennemi un plan, réécrivant des décisions multilatérales en étapes d’une stratégie coordonnée et prêtant aux trois régimes une intention commune sans source primaire.
Acte VI : il transforme cette accumulation de menaces en prescription, faisant du renforcement militaire de l’Europe non pas un choix politique mais un « destin ».
Chaque acte a rendu le suivant possible. Aucun n’était suffisant seul. Leur accumulation produit un effet que chaque séquence, prise isolément, ne permettrait pas d’atteindre : la naturalisation d’une réponse militaire à une menace que le film a lui-même construite.
Cette construction ne démontre ni commande gouvernementale, ni consigne secrète, ni coordination industrielle, ni intention personnelle de tromper. Elle n’en a pas besoin pour remplir sa fonction. Cette lecture rejoint les analyses qui ont documenté le caractère surévalué de la menace que représente ce rapprochement [17], et l’absence d’un « axe » institutionnalisé entre les trois régimes [18]. Par la répétition de ses opérations, leur direction commune et leur destination politique, le film constitue une manipulation narrative systématique et un récit de mobilisation stratégique présenté sous la forme d’une enquête géopolitique.
La qualification est désormais précise : des coopérations réelles sont agrégées en menace totale, puis reliées à une réponse militaire présentée comme la conséquence naturelle du diagnostic. Sélection directionnelle des faits, répétition des mêmes catégories, polarisation morale, totalisation de la menace et naturalisation d’une réponse politique. Cette qualification ne suppose ni commande gouvernementale, ni coordination secrète, ni intention personnelle de tromper.
Le cas Arte ne démontre pas que tous les médias occidentaux obéissent à un centre unique. Il met au jour un mécanisme plus moderne et plus inquiétant : des acteurs distincts, partageant les mêmes sources, les mêmes experts et les mêmes limites du dicible, peuvent produire le même monde sans avoir besoin de se coordonner. La mobilisation de l’opinion n’a plus toujours besoin d’un ministère. Un écosystème peut suffire.
Sources
Les numéros entre crochets dans le texte renvoient aux sources ci-dessous.
1. Déclaration conjointe Xi-Poutine, 4 février 2022. URL : https://en.kremlin.ru/supplement/5770. Admission de l’Iran à l’OCS, Communiqué du sommet de New Delhi, 4 juillet 2023. URL : https://eng.sectsco.org/20230704/declaration-of-the-council-of-heads-of-state-of-the-shanghai-cooperation-organization-114525/.
2. Arte, page officielle du documentaire. URL : https://www.arte.tv/fr/videos/114207-000-A/russie-chine-iran-la-revanche-des-empires/. Texte exact : « Ils mobilisent de nombreux analystes et interlocuteurs de renom, dont les propos sont mis en regard avec ceux, offensifs, d’officiels chinois, iraniens et russes, aux intentions désormais clairement affichées. » Consulté le 27 juillet 2026. IFRI, page reprenant la présentation officielle. URL : https://www.ifri.org/fr/espace-media/actus-ifri/russie-chine-iran-revanche-empires. Synopsis du producteur CC&C. URL : https://www.cccprod.com/fr/production/russie-chine-iran-la-revanche-des-empires. « Leur objectif commun : mettre un terme à l’hégémonie occidentale [...] Pour y arriver, ils mènent contre les démocraties une guerre hybride. »
3. White House, point de presse de Jake Sullivan, 11 juillet 2022. AP News, « White House: Iran set to deliver armed drones to Russia ». URL : https://apnews.com/article/russia-ukraine-biden-iran-jake-sullivan-4a9f1b2749893d8f1ed9f039869cf119. UK Ministry of Defence, Defence Intelligence update, 25 février 2023. URL :
. Responsables américains et britanniques, déclarations publiques sur le déploiement de personnel iranien en Crimée, 2022-2023. Institute for the Study of War, analyses thématiques sur la coopération militaire irano-russe, 2023. URL : https://understandingwar.org/backgrounder/iran-update-special-report-november-9-2023.
4. Transcription du documentaire, contrôlée par visionnage. Arte, « Russie, Chine, Iran : la revanche des empires », rediffusion YouTube du 16 janvier 2026. URL :
.
5. Assemblée générale des Nations unies, résolution ES-11/1, 2 mars 2022 : 141 pour, 5 contre, 35 abstentions, 12 non-participants. URL : https://digitallibrary.un.org/record/3965290.
6. Charte de l’Organisation de coopération de Shanghai, signée le 7 juin 2002. URL : https://www.refworld.org/legal/constinstr/asia/2002/en/150194.
7. Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, Basic Books, 1997. La prédiction d’un « axe » sino-russe-iranien est citée par le documentaire à 00:36:55.
8. CEPA (Center for European Policy Analysis), « Our Supporters ». URL : https://cepa.org/about-cepa/our-supporters/. Liste des soutiens pour l’année fiscale 2025 incluant Lockheed Martin Corporation, American Rheinmetall Defense et General Atomics. Consulté le 27 juillet 2026.
9. IFRI (Institut français des relations internationales), « Donateurs ». URL : https://www.ifri.org/fr/donateurs. Donateurs incluant Thales, KNDS, MBDA, Naval Group, Safran, SGDSN. Consulté le 27 juillet 2026.
10. IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire), présentation officielle. URL : https://www.irsem.fr. Organisme du ministère des Armées, rattaché à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS).
11. S&P Global Commodity Insights, « CHINA DATA: Russian crude imports up 24% to 2.15 mil b/d in 2023 », 22 janvier 2024. URL : https://www.spglobal.com/commodityinsights/en/market-insights/latest-news/crude-oil/012224-china-data-russian-crude-imports-up-24-to-215-mil-bd-in-2023. Données de l’administration générale des douanes de la République populaire de Chine.
12. BRICS, Johannesburg II Declaration, 24 août 2023. URL : https://www.dirco.gov.za/wp-content/uploads/2023/08/Jhb-II-Declaration-24-August-2023.pdf. Invitation adressée à l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à devenir membres à part entière à compter du 1er janvier 2024.
13. The Guardian, « Russia using disinformation to imply Sweden supported Quran burnings », 26 juillet 2023. URL : https://www.theguardian.com/world/2023/jul/26/russia-using-disinformation-to-imply-sweden-supported-quran-burnings.
14. Reuters, « Trump withdraws U.S. from ‘defective at the core’ Iran nuclear deal », 8 mai 2018. URL : https://www.reuters.com/article/us-iran-nuclear-usa-trump-idUSKBN1I92IM.
15. National Security Archive, « NATO Expansion: What Gorbachev Heard », 12 décembre 2017. URL : https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/russia-programs/2017-12-12/nato-expansion-what-gorbachev-heard-western-leaders-early. CIA, Operation Ajax : coup d’État de 1953 en Iran, documents déclassifiés.
16. Banque des règlements internationaux, « Project mBridge reaches minimum viable product stage », 5 juin 2024. URL : https://www.bis.org/press/p240605.htm.
17. Daniel R. DePetris et Jennifer Kavanagh, « The ‘Axis of Evil’ Is Overhyped », Foreign Policy, 14 août 2024. URL : https://foreignpolicy.com/2024/08/14/russia-china-iran-north-korea-axis-evil-cooperation/.
18. Nicole Grajewski, « An Illusory Entente: The Myth of a Russia-China-Iran “Axis” », Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, 2022. URL : https://www.belfercenter.org/publication/illusory-entente-myth-russia-china-iran-axis.
19. Giak, « L’écart légalité/légitimité : la signature du régime politique français », Substack, 21 juin 2026. URL : https://giak.substack.com/p/lecart-legalitelegitimite-la-signature. Données de l’Arcom et de Médiamétrie sur la concentration du paysage audiovisuel français.
Annexe
Affiliations publiques de certains intervenants.
CEPA (Center for European Policy Analysis). Représenté par sa présidente Alina Polyakova. Déclarait en 2025 parmi ses soutiens Lockheed Martin, American Rheinmetall Defense et General Atomics [8].
IFRI (Institut français des relations internationales). Représenté par Héloïse Fayet. Comptait en 2026 parmi ses donateurs Thales, KNDS, MBDA, Naval Group, Safran et le SGDSN [9].
IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire). Représenté par Paul Charon. Dépend du ministère des Armées [10].





Bonjour,
Il est très important de pointer du doigt le travail d'arte, car c'est la seule chaîne qui offre un espace culturel réel sur la tnt. Elle touche donc ceux qui réfléchissent. Et s'ils sont en petit nombre, leur influence est déterminante dans le débat public.
Or au milieu d'un travail culturel réel, se cache parfois une ligne directrice politique très malicieuse, comme votre article le souligne. Dirigée par des suppôts de l'otan, pro européenne, mais y-a-t-il contradiction ? cette chaîne reprend ici un narratif éculé : la guerre des démocraties contre les empires (ou l'inverse si l'on en croit arte). Après 1918, il avait fallu poursuivre la guerre déjà gagnée pour réduire à néant l'empire austro hongrois. Il est toutefois vrai que les empires/royautés, n'ont pas toujours été tendres avec les démocraties. Pour preuve la réaction des royautés européennes face à la révolution française, qui n'a mis que de l'huile sur le feu.
Dans ce cadre, arte voudrait nous faire croire à son objectivité. Or le parti pris pour "nos" démocraties est évident. Et il est sans recul. Il n'y a pas d'objectivité d'arte qui légitimera toujours un massacre, comme en yougoslavie ou ailleurs, s'il se fait au nom de la démocratie, terme qu'il faudrait relativiser d'ailleurs, car qui de nos jours a l'impression de vivre en démocratie en france ? Nous sommes plutôt sous la férule de quelques oligarques qui mènent le jeu et se défient bien de donner la voix à un peuple qu'ils méprisent, et dont ils se servent uniquement pour asseoir leur position et dans l'objectif de favoriser leur commerce.
Oligarques, vous ne nous représentez pas. Nous sommes nos propres maîtres.
M.C
Qui regarde encore Arte ? 😁 ...